Mon univers, mon universel, mon unité, si difficile à préserver.

Et à exprimer.

Cela fait des mois que je n’ai pas écrit sur ce blog. Des mots, depuis mon retour en métropole, je n’en ai jamais eu autant dans la tête. Mais impossible de les faire sortir par devant mes yeux. Des mots pour quoi ? Des couleurs à raconter par milliers, des souvenirs par dizaines que j’aurais voulu tous fixer, sans y arriver. Surtout, j’avais ce sentiment que ce que je voyais de magnifique, ce que je ressentais de bonheurs quotidiens sans réussir à le partager, étaient des petites traces de lumières qui pouvaient peut-être faire la différence face au nuage qui paraissait s’annoncer. Ma vie est surement un peu différente de celle de beaucoup de personnes, et je suis bien placée pour dire que, de différence, nous en avons plus que jamais besoin.

Alors j’essaye de livrer ces quelques mots, plus personnels que d’habitude. Puisque dimanche, après avoir applaudit le recul sur nos libertés publiques que constitue l’état d’urgence, nous avons mis le FN dans un état de joie jamais atteinte jusqu’ici. Je dis bien, « nous ». Que l’on ai voté ou pas, que l’on ai voté FN ou pas, je nous mets tous dans le même sac. Nous sommes un pays, et nous sommes une époque. Nous sommes aussi une attitude collective.

Alors ceux qui ont voté contre le FN se vexeront d’être mis dans le même sac que ceux qui ont voté pour le FN. Et vice versa. Ceux qui ont peur pour nos libertés depuis deux semaines, seront vexés d’être mis dans le même sac que ceux qui justifient au nom de la sécurité les perquisitions, intrusions et autres arrestations et courriers effrayants diligentés par notre gouvernement. Et vice versa.

 

C’est un fait : ça fait mal d’être mis dans le même sac. On aime les raccourcis que lorsqu’ils mènent aux autres. Ou nous en éloignent.

On voudrait tous être l’exception sophistiquée qui peut servir de modèle. On voudrait bien dire, que nous, ça fait des années que l’on s’en inquiète, de la montée du FN, et du racisme banalisé en général. On voudrait bien rappeler que nous, on a toujours été voter, et que nous, on a rien à dire sur les étrangers et les gens « d’origines étrangères », et que l’on se sent solidaires avec les nouveaux arrivants qui fuient la misère. On voudrait ajouter qu’on aime faire connaissance avec ceux qui débarquent en France juste comme ça, parce qu’ils aiment bien notre pays. Encore mieux, on aimerait bien mettre dans la gueule du voisin, que nous, on fait même parti des gens pas racistes qui n’ont rien non plus contre les « ROMS » et « les gens du voyage », ce qui revient à frôler l’éligibilité à un prix Nobel dans ce pays comme en Europe, où ils ont toujours et encore le dos si large. D’ailleurs, on aimerait bien souligner que nous, on éduque nos gosses avec du cœur et de l’humanité à la paix et à la justice. On aimerait crier que nous, on n’est pas dupes au point de croire au programme du FN, et que l’on a pas oublié les pires errements de NOTRE Histoire. Alors ça nous fait vraiment, mais vraiment mal au cul, d’être mis dans le même sac que les « autres », savez, ceux qui ont voté du coté obscure de la force.

Je le conçois, après une vie à vomir face aux discours lepénistes, j’ai bien du mal à mobiliser l’empathie nécessaire pour me mettre « à la place » d’un votant du FN. Si je ne les nie pas, j’ai en revanche de grosses lacunes cognitives lorsque j’essaye d’imaginer les mécanismes (autres que la petite haine de comptoir quotidienne), qui mènent à ce vote. Mais j’imagine que ça doit être emmerdant aussi pour lui, d’être mis dans le même sac que ces gens qu’il considère comme des bisounours n’ayant rien compris aux réalité de ce pays qu’il aime tant, et victimes des manipulations anti-FN des médias. Alors ça doit vraiment leur faire mal au cul, aux électeurs et militants FN, d’être mis dans le même sac que ceux qui ont voté pour des politiciens, comme le dit Philippot, qui « magouillent, calomnient, et prennent les français pour des cons ». Car c’est bien connu, le FN, lui ne prend pas les français pour des cons. Ses chefs de listes partagent des valeurs communes solides avec leurs votants, et ça, ils aimeraient bien le rappeler aux « autres », savez, ceux qui ont voté du coté obscure de la force. Ils aimeraient bien nous rappeler qu’eux aussi sont sophistiqués et qu’eux aussi ont des amis bronzés, ou que eux même sont issus de l’immigration (comme nous tous, chacun à son niveau sur l’échelle du temps). Ils sont bien tentés de nous expliquer qu’eux aussi, ils ont des intuitions qui les effraient sur l’avenir de ce pays, qu’ils ont aussi lu ces textes magnifiques pour la diversité culturelle, et qu’eux aussi, ils se sont déhanché sur du Faudel. Et que le problème n’est pas là.

Voyez, je ne peux m’empêcher de passer d’une tentative d’empathie à un sarcasme réussi. Je ne peux m’en empêcher. Sarcasme ou pas, je persiste à nous mettre tous dans le même sac, celui qui est à l’origine de cette poussée historique… à moi comme à des millions de gens, le FN a déjà montré le mal qu’il pouvait faire… et sans être au pouvoir. Ce mal, il le fera à tous, car je le répète, à même bateau, même tempête.

C’est chiant, d’être mis dans le même sac que tout le monde. Je me donne à moi même envie de m’engueuler : « hé, t’es malade ou quoi ? Moi ? Dans le même sac que les votants FN ? Je te rappelle deux minutes où tu vis, avec qui tu vis, ton enfance, ton quotidien, tes amis, tes familles, tes convictions, tes rêves les plus profonds ?! ».

 

Clairement, c’est vraiment insupportable. Le regard des autres, c’est assez important.

Et justement, c’est exactement ce que font nos voisins européens, nous mettre tous dans le même sac. Car nous sommes un pays avant d’être des individus. Nous sommes le pays qui vient de filer gratos un bon 30% de voix de votants au FN. Nous sommes le pays qui vient d’annoncer à la cour européenne qu’il ne « respectera peut-être pas les droits de l’Homme » dans le cadre de son état d’urgence. Nous ne sommes plus le pays qui résistait aux terroristes en brandissant de l’amour et du bon vin. Ça c’était il y a quelques jours, et j’ai déjà la sensation d’une promesse trahie, parce que moi, l’amour et le bon vin, j’aime ça pour de vrai, pour toujours, et j’étais toute contente. Puis ça a disparu pour laisser la place aux vidéos d’interpellations musclées ainsi qu’à l’ombre du logo du Front National. Si on veut continuer à picoler et à s’aimer les uns les autres mes amis, il va falloir réviser notre stratégie.

 

Je me disais tout cela, avec amertume, aigrie, trahie, en colère, effrayée.

Je me disais tout cela devant mon écran, engluée dans la toile des réseaux sociaux, d’internet, des médias, et monopolisée par mes sentiments à moi. La tête obsédée par ce que je sais, ce que j’ai acquis en étudiant, dans le cadre de mon travail et en menant une vie patchworkée. Le cœur en berne parce que si le FN passe, aujourd’hui aux régionales et qui sait en 2017, les miens vont en souffrir, dans leur quotidien, dans leur vie, dans leur âme, dans leur chair et je souffrirais avec eux, pour nous, pour moi, et pour longtemps. Pas joyeux, comme certitude.

 

Je suis sortie de chez moi, comme je le fais tous les jours plusieurs fois par jour pour aller voir ceux que j’aime.

Pas juste les voir : les regarder, croiser leurs regards, et donc échanger plus que des mots. Chose impossible sur un clavier. La richesse des gens qui m’entourent n’est d’ailleurs pas matérielle ni virtuelle, je la vis, elle me donne des forces, énormément de forces. Mais je n’ai pas les bons mots pour la décrire.

C’est peut-être là que le bât blesse, c’est peut-être pour ça que je nous sens collectivement responsables de ce qu’il se passe en ce moment. C’était un combat de discours et nous n’avons pas trouvé les mots. Notre lutte contre le FN et ses discours a été trop timide, trop lâche, nous n’y avons pas mis beaucoup de cœur toutes ces années. Nous leur avons cédé du terrain, alors que leur développement allait impacter ceux que nous aimons, les amis avec qui nous avons grandis, nos familles, nos vies quoi. Au delà de l’argumentaire sur un programme politique, c’est peut-être cela qui était le plus important : revendiquer très fort cet amour et cette solidarité pour nos proches.

 

Nous avons oublié que nous avions autour de nous un réel et très vivant « réseau social », et nous avons oublié qu’il était réellement menacé… trop occupés à nous exprimer sur le virtuel.

Je me sens coupable de ne pas avoir assez raconté autour de moi cette France que j’aime, mais qui n’est pas celle du FN.
Aujourd’hui nous ne pouvons pas faire changer d’avis ceux qu’ils ont convaincus. Mais nous pouvons redoubler d’efforts pour tous les autres.

 

Le FN, ils parlaient du mal qu’ils voyaient par endroit, et moi je perdais du temps à répondre que c’était eux le mal, au lieu de montrer tout ce que je connaissais de formidable, d’enrichissant et de magique, au même endroit.

Pourtant, j’en ai vu, de l’humanité, dans le monde comme dans notre pays et ses outremers. Des ports tahitiens aux routes de campagne normandes, j’ai pris en pleine gueule les personnes les plus fabuleuses du monde, je n’ai jamais été aussi heureuse que lorsque je les ai aimé.

Au lieu de conchier les électeurs du FN et de crier mon incompréhension et mon indignation à leur égard, si seulement je leur avais raconté ma France plus souvent, avec tous ces gens magiques, avec ce bonheur renouvelé, ces apprentissages illimités, cette empathie explosive, cet humour autour de nos différences, cette liberté qu’ils m’inspirent et cette générosité quand tout est sombre. Si j’avais su le faire, si je ne m’étais pas enfermée dans une réaction d’opposition stérile, alors peut-être que les quelques personnes m’ayant entendu auraient décelé les mensonges des Lepen et leurs stratégies dangereuses et injustes pour tant de nos camarades. Pourtant je savais que l’incompréhension et l’indignation mutuelles renforçaient et nourrissaient la haine. En effet si l’on regarde en arrière, cela n’a jamais tenu aucun mouvement fasciste, ou extrémiste dans d’autres domaines, à distance. Mais je n’ai pas su le faire car en votant FN, des gens mettaient les gens que j’aimais en danger, en porte à faux, ou encore les déclaraient coupables d’exister. Alors j’ai perdu mon sang froid, autant de fois que la situation s’est présentée.

Si l’on regarde en arrière, l’on observe une France qui a meurtri, détruit, colonisé et instrumentalisé beaucoup des peuples et cultures qu’elle a croisé et mis à sa botte. Notre génération n’est pas celle ci, ne nous rajoutons pas une casserole.

Les analystes, qui pensent que le petit peuple est en souffrance et cherche dans le FN une épaule rassurante doivent changer leurs perspectives. Galérer au quotidien, subir la vie sans cache misère, vivre avec peu, ne justifie pas un vote FN. Au contraire, vivre tout cela concrètement et réellement fait naitre de la solidarité, de l’empathie, de la générosité, et bien plus de tolérance que lorsque l’on a un confort personnel et matériel à préserver. Je ne crois pas que subir la crise économique justifie de voter FN. Je ne crois pas que vivre l’insécurité donne envie de voter FN. Je ne crois pas que vivre des attentats mène à voter FN. Je ne suis pas certaine que ceux qui votent FN vivent tout cela, qu’ils manquent de nourriture dans leur frigo, qu’ils ont peur la nuit ou qu’ils aient déjà croisé un terroriste. Nous avons, pour l’écrasante majorité, choisi pour qui nous allions voté les fesses dans un canapé, devant un écran plat, et le ventre plein.

Non, je crois que ce que l’on nous raconte de la crise économique, ce que l’on nous dit de l’insécurité, ce que l’on nous dit des attentats, les coupables que l’on nous indiquent, sont ce qui pousse au vote FN. Et en cela j’accuse les grands médias et nos politiques. Et nous qui n’avons pas su réagir plus efficacement qu’en s’indignant, tels des aristocrates dans un salon de thé.

 

Je n’ai pas envie de « parler » aux votants du FN, ou de les insulter à travers un post Facebook, ou pire, un tweet : j’ai envie de leur demander de ne pas nous voler nos vies, la mienne et celles de ceux qui la partagent, sans même s’en rendre compte. Qu’ils en soient au moins conscients.
Car rien dans nos vies de tous les jours ne justifie d’infliger ou de subir un vote FN.
Car fusse le FN un parti exemplaire en terme de programme économique, écologique, social, etc (ce qui est loin d’être le cas), ou doué pour les discours, rien ne saurait justifier humainement l’application de son idéologie sociale et culturelle, qui se base sur le mythe que « d’autres personnes » seraient nuisibles. Rien ne me fait plus peur aujourd’hui que de voir un jour mon quotidien rythmé par cette idéologie. Je n’ai besoin de me projeter dans aucune hypothèse apocalyptique pour trembler du cœur aux orteils à l’idée de la simple mise en œuvre de ce qui est écrit sur le site internet du FN et de ce qui est dit dans leurs meetings. J’en connais l’exacte répercussion sur les personnes autour de moi, ainsi que sur moi même.

C’est écrit noir sur blanc. C’est annoncé en son et couleur. Des droits acquis après de longues batailles, des modes de vie ancestraux, des manières de penser, seront détruits, rendus précaires et intenables administrativement et légalement. Ce qui n’est pas légal conduit à l’emprisonnement, en l’occurrence, à une injustice et à une atteinte aux droits humains les plus élémentaires. En l’occurrence, à nos déchirements. Ça a déjà été le cas, je le répète, sans que le FN ne soit au pouvoir. N’oublions pas ces gouvernements de droite comme de gauche qui leur ont emprunté quelques idées et discours. N’oublions pas que ces gens qui les croient sont parfois nos voisins. La consécration de ce changement souhaité par le FN ne sera productrice que de haines, pas besoin d’avoir fait l’ENA pour l’observer ou l’avoir déjà vécu.

 

Tout cela, vous le savez déjà. C’est une réaction de plus sur le web. Si je me sens obligée de la partager, c’est car je partage la vie de personnes qui seront parmi les premiers à prendre le retour de bâton. Qu’il suffit de quelques années de FN pour détruire ces vies, ces cultures, cette richesse que vous ne soupçonnez pas. Que j’ai peur, et qu’aucun propos issu du FN ou de ses électeurs n’est en mesure de me rassurer depuis que je suis en âge de comprendre l’importance du mot « différence ».

 

Joyeuses élections et joyeux Noel.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s