Vigies requins et évaluations scientifiques

Après 3 ans de crise requin à La Réunion, le 26 décembre, la Ligue réunionnaise de Surf organisait une conférence de presse pour annoncer le lancement du projet « VIGIES REQUIN RENFORCÉES ». Et quel projet !

Je suis heureuse d’avoir pu apporter mes compétences au président de la LRS Eric Sparton pour l’organisation de ladite conférence de presse. Et donc d’avoir pu y assister. Cela m’a permis de faire connaissance avec le futur plan de vigies sous-marines, et de mieux comprendre ces histoires d’évaluation scientifique.

Tout d’abord replaçons un peu les vigies en contexte. Pour ceux qui ignorent de quoi je parle, les « vigies requins » sont des apnéistes qui occupent la colonne d’eau située derrière les vagues fréquentées par les activités de glisse. L’idée de vigie humaine en tant qu’observateur mais aussi en tant que répulsif est apparue lors du séjour de Fred Buyle à La Réunion fin 2011. Le protocole fut ensuite travaillé par des membres de la LRS.
Les vigies occupent cette colonne horizontalement et verticalement, en effectuant des aller-retours entre la surface et le fond de l’eau (entre 10 et 15m généralement) et entre deux bouées placées à quelques dizaines de mètres de distance l’une de l’autre. Leur rôle est d’observer la zone, afin de repérer la présence éventuelle d’un requin, et, le cas échéant, d’appliquer un processus d’évacuation.
De fin 2012 à mi 2013, les vigies ont été mises en place pour encadrer les cours de surf par la ligue réunionnaise de surf, et pour encadrer le surf libre par l’association Prévention Requin Réunion (le mercredi et le samedi, sur la commune de St Paul, St Gilles, Boucan, etc). Les conditions de cet exercice sont strictes : la visibilité sous-marine doit être bonne, la sécurité des vigies doit être assurée, et en cas de mauvaises conditions d’observation, la surveillance est annulée afin de ne pas donner aux pratiquants d’activités nautiques un faux sentiment de sécurité.

Vigie PRR en action le 1er mai 2013

Vigie PRR en action le 1er mai 2013

Suite au drame du 8 mai dernier, les vigies encore en activité furent suspendues. Une délégation interministérielle décréta que l’activité de vigies sous-marines était trop exposée, et demanda à ce qu’elle soit validée via une évaluation scientifique. L’État est représenté par 3 ministères et un bureau pour ce qui touche aux activités nautiques et à la crise requin : l’Intérieur, l’Ecologie, Sport et Cohésion Sociale, et le bureau de la mer (DMSOI).
On peut se demander ce que l’État a à voir dans tout ça aux cotés de la Ligue de Surf ? Bon, déjà, c’est à lui que l’on demande d’assurer notre sécurité, et accessoirement, c’est aussi lui que l’on désigne responsables de tous les maux en cas de problème. Ensuite et surtout, l’interlocuteur du Ministère de la Jeunesse et des Sports et de la Cohésion Sociale (qui gère l’aspect sportif au sein de notre gouvernement) est la Fédération Française de Surf qui seule possède l’agréement ministériel de reconnaissance de la pratique au niveau de l’État. La Ligue réunionnaise est l’organe délégataire de la Fédération. Elle est légitime sur l’encadrement de la pratique auprès de l’État.

Par voie de conséquence, pour que l’État s’implique autour de la sécurisation des spots de pratique, il fallait que la ligue et la Direction Régionale Jeunesse et Sport (DRJSCS) travaillent ensemble. Pour que l’État s’implique, engage sa responsabilité et conventionne les futurs contrats d’avenir en lien avec la sécu (vigies incluses), il lui faut des garanties. Qui dit garanties dit évaluations. Qui dit évaluation dit données scientifiques, analyses, validations, protocoles, tests, hypothèses, etc. Puis ça lui fait gagner du temps, à l’État, qui n’a pas l’air de trop savoir par quel bout prendre cette crise requin. Ne soyons pas dupes.

Une première évaluation a donc eu lieu en septembre, sur la base des données récoltées lors de l’exercice des vigies de la LRS et de PRR en 2012 et 2013.
Cette évaluation confirma certaines failles dans le dispositif.
– la vulnérabilité des apnéistes dans les phases de remontées ;
– la difficulté de couvrir une zone complète via la seule observation humaine (angles morts nombreux entre les différents binômes immergés) ;
– le facteur humain simplement (fatigue, routine qui s’installe au bout de plusieurs plongée et peut rendre moins attentif, facteur sportif en lui même, etc) : on est pas Superman, même si on aimerait bien. Et encore moins lorsqu’on est en apnée derrière une zone de vagues telles que celles de La Réunion, qui plus est dans une situation de « risque bouledogue » (requin préférant se balader au fond, ce qui le place de facto en position de supériorité sur l’individu qui évolue au dessus de lui).

On l’aura compris, ces « faiblesses » ne sont en fait que des limites humaines qui étaient déjà identifiées par les mois de pratique des vigies, que la ligue, en toute proactivité, a comblé en renforçant le dispositif vigie (d’où le terme de « vigies requin renforcées »…) de dispositifs technologiques innovants. Et ça tombe bien, la Région ayant débloqué quelques fonds pour soutenir les technologies de protection innovantes dans le cadre de la crise requin.

On se retrouve donc avec un dispositif de vigies réfléchi par des experts de leur milieu : surfeurs professionnels, apnéistes, etc, couplé à des outils technologiques qui élargissent leur champ d’action, leur délais de réaction, leur capacité de répulsion, leurs possibilités d’évolution, et autres apports. Le tout évalué avec des scientifiques.

Maintenant que la Ligue a présenté le plan renforcé, avec l’accompagnement financier et humain de la DRJSCS (2 conseillers se sont impliqués), il faut en tester les bases : à savoir la mise en perspective du trio vigie humaine/technologies/requin. Le but n’étant pas dire « c’est génial » ou « c’est de la merde », mais d’évaluer la pertinence de l’actuel dispositif afin d’y apporter les modifications nécessaires à une mise en œuvre opérationnelle, sécurisée, et durable.

Les connaissances empiriques récoltées pendant les mois de pratique sur le terrain ont servi à la première évaluation. Elles doivent désormais être complétées des tests qui leur apporteront des connaissances validées de manière scientifique et technique, du genre :
– il y a t-il un requin sur zone lorsque la vigie est immergée ?
– quels sont les facteurs attractifs et répulsifs en cas de contact ?
– normaliser les conditions environnementales d’exercice des vigies…- Etc etc…
Des rapports seront émis mensuellement, et publics, selon la coordinatrice de l’évaluation scientifique fraichement recrutée.

Les « trous » dans la colonne d’eau liés aux failles de l’observation humaine, seront quant à eux comblés par des dispositifs de capture vidéo en temps réel des zones : cela permet tout bonnement de laisser plus de temps aux équipes pour réagir en cas d’observation, et qu’un opérateur à terre ou embarqué ai un retour en temps réel de ce qu’il se passe sous l’eau sur l’ensemble du rideau couvert par les caméras.
Ces systèmes vidéos, d’abord embarqués afin de trouver les meilleurs emplacements possibles, ont ensuite pour vocation d’être installés de manière régulière sur les spots via des corps morts. La ligue a dans l’idée de les équiper de détecteurs de formes via des logiciels que des programmeurs réunionnais pourront mettre en place. Ces détections intelligentes couplées à la surveillance sous-marine humaine correspondent à la lacune à laquelle aucune zone de risque à requin dans le monde n’a encore répondu : l’ANTICIPATION par une observation triple : immergée, en surface, et assistée technologiquement.

Le plan de la ligue se décline en 3 phases :
– des tests sur le court terme (6 mois) ;
– la reprise et mise en situation terrain du protocole validé sur le moyen terme (recrutement, formation, reprise de la pratique) ;
– la mise en oeuvre de dispositifs pérennes et permanents sur les sites d’activités nautiques (sécurisant l’ensemble du site).

De ce que j’ai retenu, la philosophie de la Ligue est celle-ci : si l’on valorise et sécurise un complexe sportif quel qu’il soit, on ne le fait pas uniquement pour les licenciés : les non-licenciés en bénéficient également, et cela se transforme en activité sportive structurante pour une communauté, valorisante pour la commune. Il est logique qu’il en aille de même pour les spots de surf, étant donné leur valeur sportive, sociale, économique, touristique, et écologique (on l’oublie souvent).
La LRS a donc largement dépassé son cadre de responsabilités liées à la pratique licenciée du surf : elle propose un dispositif dont l’objectif à 2015 est de sécuriser plusieurs zones de façon durables, y compris en dehors des sessions encadrées, avec le soutien et l’implication des collectivités locales. Pour obtenir ce soutien et cette implication, nul doute que la mobilisation des usagers libres de la mer ne sera pas du luxe.

Pas bête la LRS, qui applique le principe suivant : une action ne peut gagner l’adhésion et s’ancrer durablement que dans le cas où elle bénéficie à la communauté. Aux autres quoi. On dézoome, on se sort l’oeil du nombril, on élargit le périmètre de retombées de nos actions, et par voie de fait on leur donne 10 fois plus de chances d’aboutir. La démarche est saine, et si elle était plus ou moins déjà revendiquée (sortir de la crise requin a toujours été présenté par les usagers de la mer comme étant une nécessité pour l’ensemble de La Réunion), elle manquait d’application terrain jusqu’à présent.

Alors quelles applications ?
– des dispositifs qui sont réfléchis afin de pouvoir être appliqués en dehors des sessions des clubs ou des écoles, et ainsi bénéficier aux autres usagers, mais aussi aux activités économiques balnéaires qui peuvent s’appuyer sur quelque chose de tangible pour rassurer touristes et locaux. Rappelons que la situation économique est simplement désastreuse pour les commerces attenant aux plages habituellement bondées, désormais désertées : aux grands maux les grands moyens ;
– par conséquent, des retombées positives sur les communes qui feront preuve de réactivité (y compris hors période électorale 😉 ) ;
– la mise à disposition des données d’observations enregistrées basées sur les protocoles normalisées par l’évaluation scientifique aux différents opérateurs susceptibles d’être intéressés. C’est à dire les agents communaux, mais aussi les scientifiques, associations d’études… Rappelons nous que le désarroi qui s’est manifesté face aux attaques découlait notamment du manque de connaissances sur l’évolution du milieu et sur ces requins eux-même. Les savoirs empiriques ne suffiront JAMAIS à l’État pour acter une proposition : revendiquer le contraire revient à brasser du vent !
Les données enregistrées par les caméras et les observations du milieu par les vigies constitueront une possible bibliothèque de données utile pour l’avenir (on dézoome aussi temporellement) ;
– l’aspect pédagogique bénéficiant aux enseignants, par exemple. Des caméras immergées et retransmettant ce qu’il se passe sous la surface (requin ou pas) en temps réel constituent un véritable outil pour un instituteur n’ayant pas la possibilité directe d’emmener ses élèves explorer la mer.

« C’est long, beaucoup trop long, et on a trop attendu » est un sentiment partagé par beaucoup de gens.
Mon sentiment personnel est qu’en développant un tel dispositif, la LRS offrira également à la population le confort et la confiance psychologique dont la majorité aura besoin pour retourner à l’eau après 2 ans de peur.
La pêche, qu’elle soit au large ou à la côte, n’apportera pas avant très longtemps le sentiment de sécurisation directe à la plupart des gens, et à l’écrasante majorité de touristes qui n’entendent parler de La Réunion que pour ses requins. Ce sentiment de confiance est le pré-requis indispensable pour une reprise rapide des activités nautiques et de l’économie attenante. La fréquentation des bords de mer va de paire avec le concept de détente et de confort : ne l’oublions pas. Si demain des pêches se mettent en place de manière régulière, ce n’est pas pour autant que demain les activités reprendront, nul part : il faudra du temps. En revanche, elles pourront reprendre à l’instant T ou ce dispositif de sécu directe sera mis à l’eau, partout où il sera installé. Alors même s’il faut attendre encore, et que cela devient insupportable pour tout le monde, en particulier pour ceux dont les sources de revenus ont disparu, je pense que cela reste un des délais les moins longs, et surtout les plus durables (à savoir qu’il est pensé pour ne pas voler en éclat au 1er problème comme le précédant, d’où la fameuse VALIDATION scientifique). Le plan vigies requin renforcées (protocole de sécurisation) et les protocoles de pêche ne répondent pas à la même chose, gardons ça à l’esprit : il est inutile de les opposer les uns aux autres.

Bien sur, lorsque l’on évoque le court terme avec un délais de 6 mois, ou que l’on parle de « reprise rapide » pour fin 2014, beaucoup crieront que l’on nous prend pour des buses. À ceux qui se sentent de mettre du coeur à l’ouvrage pour ne pas se retrouver comme une mule qui râle à l’arrière du chariot : retroussez vos manches, plongez-vous dans les affres des processus administratifs communaux, et devenez cette carotte et ce bâton qui feront que vos maires respectifs gèreront ou non la problématique.
Les activités libres sont à même d’être représentées, et leur dénomination de « libres » (je pense notamment aux free surfeurs) ne les condamne pas à l’invisibilité citoyenne et au système D. En l’occurrence, vous aurez un outil validé scientifiquement, conventionné par l’État, et soutenu financièrement par la Région, à présenter. C’est à dire un outil indiscutable. Mais encore faut-il connaître les rouages de la prise de décision et actionner les bons leviers : vous pouvez vous y mettre dès maintenant, prenez rdv avec vos mairies.

Je finirais en disant simplement bravo à la ligue et ses bénévoles, qui ont su faire preuve d’une réactivité qu’on espérait plus afin de répondre à la fois aux impératifs de l’État et aux besoins à long terme de l’ensemble des usagers. Ils ont su concilier les impératifs de différents acteurs de la société civile, et mobiliser les ressources des différentes institutions qu’il fallait engager dans ce processus de retour à la mer. À chacun désormais, je pense en particulier aux différentes associations citoyennes, de veiller à ce que les annonces politiques soient suivies de leur mise en pratique effectives.

PS : je me permet une note directement adressée à ceux qui disent que c’est là « beaucoup de moyens » pour de simples surfeurs : si vous ne prenez pas la mesure des impacts de la crise requin, le mieux reste de ne pas vous prononcer sur le sujet. Aux grands maux les grands moyens.
Les budgets, innovations, concepts de réponses développés ne sont encore que peu de choses comparés aux dégâts occasionnés. Avec ce programme Vigies requin renforcées, c’est une première réponse qui est apportée à la demande de cohabitation durable et de reprise des activités nautiques et économiques : merci de ne pas cracher dans la soupe qui nourrit tant de gens.

Un samedi soir de festival : plage quasi-deserte.

Un samedi soir de festival à Etang Salé : plage quasi-deserte.

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